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L
a chaire d’Etudes africaines comparées de l’Université Mohamed VI Polytechnique traite du continent dans son intégralité, et du rapport de l’Afrique au reste du monde – Moyen-Orient, océans Indien et Atlantique, Europe, Asie – qui a toujours caractérisé son histoire, au fil des siècles.

Cette délimitation du périmètre de la chaire vaut manifeste scientifique. Appréhender l’Afrique dans son unité, c’est récuser la distinction d’origine coloniale entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. C’est rejeter toutes les catégories intellectuelles qui en procèdent et présument une altérité radicale entre l’ « aire culturelle » dite arabo-musulmane ou méditerranéenne et l’ « aire culturelle » qualifiée d’africaine.

Comprendre l’Afrique dans sa relation au monde, c’est se départir de la vision hégélienne, toujours vivace, d’un continent isolé, immobile, que seule l’occupation étrangère aurait fait entrer dans l’Histoire. C’est reconnaître son universalité plutôt que de postuler, avec l’orientalisme ou son équivalent, l’africanisme, son irréductible incommensurabilité. Les sociétés africaines, du nord comme du sud, sont des sociétés historiques à part entière. De ce fait, elles relèvent bien de l’analyse comparée. Seul le raisonnement comparatif peut en comprendre simultanément la singularité et la banalité. Il permet, dans le même temps, d’éclairer l’expérience historique des autres parties du monde à la lumière des études africaines, dont les problématiques peuvent être pertinentes au-delà des frontières du continent.

Comparer les sociétés africaines entre elles en recourant aux grands questionnements des sciences sociales ; les comparer aux sociétés du globe en enrichissant les sciences sociales des questionnements spécifiques qu’elles inspirent aux chercheurs : telle est la double démarche de la chaire.

Cette dernière s’inscrit donc dans la tradition de la sociologie historique et comparée du politique, entendue dans sa nécessaire pluridisciplinarité. D’une certaine manière, elle participe de ce que l’on appelle communément l’étude des « aires culturelles » (area studies), avec ce que cela comporte de rapport au terrain, de recours aux sources primaires, de prise en considération de l’historicité propre des sociétés. Mais elle refuse leur réification culturaliste et anhistorique, c’est-à-dire l’idée de leur exceptionnalité.

Une autre des particularités de la sociologie historique est d’accepter la nécessité de décentrer les analyses par rapport à l’éminence idéologiquement construite des expériences historiques occidentales, sans pour autant se laisser emporter par les excès de la « provincialisation de l’Europe », pour reprendre le titre d’un ouvrage célèbre de Dipesh Chakrabarty. Le double enjeu de cette approche est la recomposition de l’objet même du politique, à laquelle doivent concourir, bien au-delà de la seule science politique, l’ensemble des sciences sociales, et une réflexion renouvelée sur la délimitation des « aires culturelles ».

Pour ce faire, la localisation de la chaire à Rabat constitue un atout évident. De par son histoire et sa géographie, le Maroc est à l’interface de l’Afrique, de la Méditerranée, de l’Atlantique, du Moyen-Orient. De par sa coopération culturelle et universitaire, ses investissements, son émigration, il est aussi présent au cœur de l’Europe. Il offre comme un belvédère scientifique d’où reconsidérer le continent dans sa complexité et son appartenance au monde. Forte de cet avantage, la chaire, fondée en 2014, a l’ambition de devenir un nouveau lieu de référence des études africaines et, par-delà, des sciences sociales, grâce à ses chercheurs titulaires ou invités, à ses enseignements, à ses rencontres et journées d’étude, à ses programmes, à sa participation aux réunions scientifiques internationales, à la formation doctorale et aux opportunités postdoctorales qu’elle propose aux jeunes chercheurs, au soutien qu’elle apporte à l’édition scientifique.

 Jean-François Bayart